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Chasse à l'homme IV

 :: Les Chapitres :: Chapitre 7 :: Hors-série Izikel
Mar 13 Nov - 15:00

Hors série

Izikel

Chasse à l'homme IV ;

L'homme, assit sur sa rocking-chair, regardait l'horizon de son regard gris. La poussière avait laissé la place à une neige fine, craquant délicieusement sous les pas de ceux qui venaient à lui. Il n'était pas de ces hommes qui regardaient le monde avec sévérité et puissance. Il était de ceux qui observait avec sagesse. Qui imposaient le silence d'un simple regard, tout en restant calme et silencieux. Il n'avait pas une voix très forte, mais il savait que s'il parlait dans un amphi bondé, même ceux du fond l'entendrait, sans qu'il n'ait besoin de hausser le ton pour cela. Il ne croyait en rien, sinon en l'homme. En certains hommes plus exactement. Car tous n'étaient pas apte à toucher les autres, et à vraiment aller au bout de leurs idéaux et de leurs convictions. Mais quand il rencontrait l'un de ces hommes, capable de grandes choses, il les reconnaissait immédiatement. Ils avaient quelque chose dans le regard qui intriguait. Une lueur de désespoir particulière, une rage contenue, et une volonté de fer. Un mélange qui passait souvent pour de la haine, ou du désespoir pur. Lui y voyait autre chose : la possibilité de faire devenir quelqu'un à ces hommes perdu.

Il ne s'était jamais marié et n'avait jamais eu aucune attache. Rien « à lui » qui puisse l'enchaîner. Les choses matérielles étaient remplaçables. L'argent se gagnait. Les femmes se séduisaient. La famille, il n'en avait plus depuis longtemps, que celle qu'il s'était construite. La famille de cœur comme certains aiment à dire. Il n'avait jamais vraiment suivi les règles dictées par les hommes, autres que celles qu'il s'était dicté à lui même. Il avait partagé cette vision des choses à ceux qui avaient croisé sa route, acceptant que d'autres les voient différemment, conseillant ceux qui partageaient son point de vue. Il ne forçait la main à personne, ne voulant faire à autrui ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fasse à lui. Il restait égal à lui même, malgré le cumul des années, pesant de plus en plus lourd sur ses épaules.

La silhouette fine qui marchait dans sa direction avait l'air décidée. En tout cas, c'est la première impression que les yeux gris perçant de l'homme lui délivra. Une écharpe lui remontait sur le nez et le protégeait de la légère brise. Il portait un pantalon de type treillis, gris, des chaussures de montagne, à moins que ce ne soit d'escalade… Un sweat bleu ciel, dont il avait fourré les mains dans les poches. Un sac à dos de randonnée sur le dos. Il voyageait léger. Il n'était pas du coin. L'homme l'avait tout de suite deviné, à sa façon de marcher. Et il devait être cavalier, car il avait jeté un regard particulier aux deux chevaux qui broutaient les herbes rares dans le pré bordant la route. Les équidés lui avait rendu son regard et quelque chose dans sa façon d'être les avait fait reculer légèrement. Il avait un regard décidé et perçant, que les épreuves de la vie avait rendu un peu trop dur pour son âge. Après le regard aux chevaux, il avait posé les yeux sur l'homme dans la rocking-chair pour ne plus le quitter. L'homme le fixait lui aussi, et n'avait pas bougé. Il attendait tranquillement d'être rejoint, étudiant les traits de celui qui venait. Plus il s'approchait et plus il pouvait le détailler. Il pouvait maintenant voir que son regard, en plus de véhiculer une volonté proche de l'obsession, trahissait une très grande fatigue, autant physique que mentale. La dureté de son pas était emprunte d'une hésitation que le l'homme aux yeux gris mettait sur le compte de courbatures nombreuses, de nuits d'insomnies, et d'un manque de nourriture seine et régulière. Il semblait venir de loin et avoir longtemps été dans les ombres, tourmenté par ses propres ténèbres et ceux des autres. Au fond de ses yeux, ses démons étaient encore là, tapis dans les profondeurs de son âme, à attendre leur heure. Il avait une certaine prestance, l'homme devait bien l'avouer. A vrai dire, ce jeune voyageur lui plaisait, mais il n'en montra rien. Il restait stoïque et dans l'attente, une certaine curiosité au fond des yeux.

Le jeune homme s'arrêta à quelques pas de lui. Il se fixèrent un moment et voyant que l'homme ne prenait pas la parole, il le fit. Il avait une voix calme, bien qu'un peu rauque. Un accent trahissait son origine que l'homme détermina comme irlandaise. Plus précisément du Connemara. Une région de cheval, ce qui expliquait peut-être sa relation particulière avec les équidés.

Walig — Bonjour… Vous êtes bien Pierce Finnegan ?

Pour la première fois, le regard gris de l'homme trahit une certaine surprise ; il ne s'attendait pas à ce que se soit ce visage là qui prononce son nom. En attendait, maintenant qu'il l'avait en face de lui, il pouvait voir à quel point cet homme était fatigué. Fatigué du monde dans lequel il évoluait. Fatigué de lui même. Fatigué des autres. Cependant son regard bleu ne cillait pas. C'est d'ailleurs à peine s'il clignait des paupières. Il attendait, avec la patience et le calme vide des hommes las.

Pierce — Je m'attendais à un autre visage.

Il ne trahit aucune réaction, comme s'il s'attendait à cette réponse. Il sembla même retenir un soupir consterné. Il cligna des paupières et hocha doucement de la tête. Il était désolé et il attendait une réponse.

Pierce — Je suis cet homme. Mais… Si je puis me permettre, qui le demande ?
Walig — Izikel Todd. Ale m’envoie à vous car vous êtes en danger.
Pierce — Alejandro craindrait-il pour ma vie ?
Walig — Oui.

Un fin sourire passa sur les lèvres exsangues de l'homme et il baissa les yeux sur la fine couche de neige aux pieds de l'irlandais. Si Alejandro Cowie pensait que sa vie était en danger, alors c'est qu'il avait raison. Qui était-il pour discuter de cela, lui qui était coupé du monde depuis des années ? Et si Alejandro lui avait envoyé cet homme, c'est qu'il en avait toute confiance. Son élève n'était pas du genre à laisser quelque chose au hasard. Doucement, Perce se leva de son siège et fit un signe à l'irlandais pour qu'il le suive à l'intérieur de la maison. C'était une maison de ranch en bois et en pierre. L'intérieur était rustique mais confortable. Une femme originaire d'Amérique latine, aveugle, découpait avec une vivacité et une précision remarquable des pommes de terre. L'irlandais lui jeta un bref regard en fermant la porte et traversa le salon à la suite du vieil homme. La femme aveugle s'interrompit alors et adressa des paroles inquiètes, en espagnol ou en portugais au vieil homme, mais Pierce la rassura en quelques mots, et elle se remit à la tâche. Ils traversèrent un couloir étroit avant que le vieil homme n'ouvre une porte. Elle donnait sur une petite chambre austère. L'irlandais s'arrêta sur le seuil et dévisagea la pièce du regard avant d'en interroger celui de Pierce.

Pierce — La salle de bain est en face. Installez-vous, nous mangeons dans une heure.

Cette fois, l'irlandais soupira, mais il ne dit aucun mot. Il entra dans la pièce, posa son sac et attendit que le vieil homme referme la porte derrière lui. L'homme aux yeux gris retourna lentement sur sa rocking-chair et attendit en silence l'heure du dîner, en observant avec sérénité les derniers rayons orangers dans le ciel du soir…



Le vieil homme s'avança dans la fraîcheur du matin. Il avait chaussé ses bottes pour ne pas risquer de se mouiller les pieds et enfilé un manteau et une écharpe. Il était encore tôt, le soleil se levait à peine sur la plaine. L'irlandais n'était pas venu dîner. Quand il avait entrouvert la porte de sa chambre pour le prévenir qu'ils passaient à table, il l'avait trouvé endormi en travers de son lit et n'avait pas osé le réveiller. Il avait dû se lever très tôt ce matin là. En tout cas, Pierce ne l'avait pas entendu se lever et Sophia ne lui avait rien dit, donc il avait dû se lever avant elle. Il se tenait devant le pré des chevaux et les regardait. Il leur avait amené du foin, car les deux chevaux mangeaient avec allégresse un tas de foin qu'ils n'avaient pas la veille. Ils restèrent un moment silencieux avant que l'irlandais ne prenne la parole. A son ton il était plus reposé et plus vif.

Walig — Ils sont à vous ?
Pierce — Presque. Le noir est vendu, il part cette après-midi. Quant à l'autre, personne n'en veut. Il n'est pas dressé, et le boucher le trouve trop maigre, il ne veut pas me le racheter… J'ai même proposé de le lui donner… Mais il a refusé.

L'irlandais acquiesça, mais une once de reproche passa dans son regard. Il regardait le cheval avec une certaine nostalgie. Peut-être lui en rappelait-il un autre ? Le vieil homme serait bien incapable de le dire.

Pierce — Venez prendre le café, on pourra discuter un peu comme ça.

Il détourna difficilement les yeux des deux chevaux et suivi sagement le vieil homme. Quand ils entrèrent, Sophia était sur le point de partir. Elle allait faire des courses, avec une voisine. Elle en aurait pour toute la matinée, mais le déjeuner était prêt et dans le frigo. Pierce la remercia et ils se retrouvèrent entre homme, assit dans les fauteuils du salon, faisant face au feu de cheminée ronronnant.

Pierce — Alors dites-moi Izikel, comment avez-vous rencontré Alejandro ?

L'irlandais avait rapidement laisser son regard sombré dans le vague, fixant le feu sans le voir, serrant sa tasse de café avec intensité. Mais en entendant son nom, il s'était très vite concentré sur le vieil homme.

Walig — Il a essayé de tuer ma meilleure amie.

On sentait une sincérité sans faille dans ses paroles et dans ses yeux. Pierce savait à quoi s'en tenir, mais il ne cessait d'être surprit par les réponses de ce jeune homme. Il ne manquait pas d'assurance, mais il n'était pas pour autant arrogant. Il était vif, répondait sans hésitations, mais trahissait toujours d'une grande lassitude.

Pierce — Et bien… Et qu'est devenu votre amie ?
Walig — Elle est vivante...

Quelque chose dans le ton de sa voix, dans sa façon de détourner le regard, interpella Pierce. Une douleur sourde transparaissait de son être.

Pierce — Et pour vous ?
Walig — Elle ne sera plus jamais celle que j'ai aimé.
Pierce — A cause d'Alejandro ?
Walig — Non… A cause du destin, et sans doute un peu d'elle-même.

Pierce acquiesça gravement. Il ne savait pas qui elle était, mais elle avait sans doute beaucoup compté pour ce jeune homme.

Pierce — Et que devient Alejandro ?
Walig — Nous travaillons ensemble. Il est dans le monde des chevaux maintenant. Coach dans un élevage, faisant lui-même partie d'une académie équestre nomade.
Pierce — Il s'y plaît ?
Walig — Il a l'air oui.

Un fin sourire passa sur les lèvres de l'irlandais alors qu'il croisait le regard gris de l'homme. A tout bien réfléchir, ce jeune homme avait tout simplement l'air en deuil… En deuil d'une amitié perdue… Il souffrait et faisait face avec autant de droiture et de courage qu'il le pouvait. Le vieil homme ne pouvait que saluer cette performance.

Pierce — Bien… Alors dites-moi pourquoi Alejandro me pense en danger et ce qu'il attend de moi… ?

Le jeune homme prit une grande inspiration, le temps d'avaler une gorgée de café, et prit la parole, comptant ses mots, les choisissant avec soin pour ne pas en donner trop et être le plus clair et concis possible. Un trait que Pierce appréciait.

Walig — Il y a quelques temps, il a été contacté par un homme cherchant un tueur à gage. Non seulement cet homme semblait ne pas savoir qu'il n'était plus dans le métier, mais il lui a également dit que vous le lui aviez conseillé. Il a trouvé la référence étrange et m'a envoyé vous chercher, se pensant lui-même surveillé. Il n'a pas voulu prendre bêtement le risque de conduire vos « ennemis » jusqu'à vous.
Pierce — Et il a eu raison.

Ils restèrent un moment silencieux, à contempler l'âtre, chacun perdu dans leurs pensées. Finalement, c'est Pierce qui reprit la parole.

Pierce — Sait-il qui en a après moi ?
Walig — Non. Mais je dois l'appeler ce soir. Vous n'aurez qu'à le faire avec mon téléphone et il vous en dira un peu plus.
Pierce — C'est une ligne sûre ?
Walig — Oui.
Pierce — Très bien.

De nouveau un temps de silence s'installa entre eux, que seul le hennissement d'un cheval au dehors vint bouleversé. L'irlandais n'avait pas l'air de savoir grand-chose et le vieil homme y vit là la marque de son élève. Ne rien dire, au cas où il serait prit. Il soupira et finalement, s'adressa de nouveau au jeune homme.

Pierce — Vous qui vous y connaissez en chevaux, vous voudrez bien attraper le noir pour le mettre dans le camion tout à l'heure ?
Walig — Si vous voulez.

Un temps de silence léger passe, mais très vite, l'irlandais reprend la parole avec une pointe d'inquiétude.

Walig — Qu'allez-vous faire de l'autre ?
Pierce — Je ne sais pas. Sans doute le laisser dans le pré.
Walig — Seul ?
Pierce — Sans doute. Pourquoi ?
Walig — Le cheval est un animal grégaire… Il ne sait pas vivre seul.
Pierce — Alors vous le prendrez avec vous quand vous partirez. Ça m'évitera de le faire abattre…

L'irlandais lui jeta un regard à la fois reconnaissant et de reproche, mais il ne fit aucun commentaire. Il se plongea dans son café, et dans la contemplation de l'âtre.

Le reste de la journée fut d'une grande tranquillité. L'irlandais était une ombre. Il était souvent devant la cheminée, ne se levant que pour remettre une bûche ou donner un coup de main à Sophia. Il semblait à Pierce être un homme brisé, en passe de se reconstruire, mais ne sachant pas par où commencer. L'après midi il avait aidé à la séparation des deux chevaux en faisant preuve d'un professionnalisme qui impressionnait encore le vieil homme. Il avait appelé Alejandro après le dîner et avait laissé le téléphone entre les mains de Pierce avant de se retirer dans sa chambre. Il n'était ressorti que pour aller voir si le cheval du pré avait encore de l'eau et s'il s'était un peu calmé. Il n'avait pas dit grand-chose d'autre de la journée, hormis les réponses brèves qu'il avait donné à Pierce quand celui-ci lui posait des questions sur sa vie. Il répondait avec honnêteté, cela se voyait dans son regard. Mais il montrait peu d'émotions, même quand Pierce abordait des sujets qui semblaient délicats. Il fut décidé que l'irlandais resterait avec eux, le temps pour Alejandro d'organiser le rapatriement de Pierce et Sophia dans une nouvelle planque qu'il choisirait lui-même, à l'aide de deux amis proches et de confiance. Une tueuse à gage du nom de Moïra -que Pierce connaissait d'ailleurs très bien- et un coréen du nom de Kwaïgon, qu'Izikel connaissait très bien. Izikel resterait ensuite dans la maison de bois le temps de la vendre et il retournerait chez lui. C'était à lui de décider s'il gardait le cheval du pré ou s'il s'en débarrassait. Ce compromit semblait convenir à tout le monde. En tout cas, personne ne fit aucune objections…



Très tôt ce matin là, avant que le soleil ne se lève, Izikel avait prit la voiture -un vieux pick-up rouge orangé- et roulé jusqu'au premier voisin, un ranch se trouvant à une dizaine de kilomètre de leur propre petit ranch. Alors que le soleil se levait, il était revenu avec des barrières de métal qu'il avait installer près de la grange. Il avait aménagé un abri pour le cheval du pré, et plus tard dans la matinée, deux camion avaient déversé du sable dans le rond de dizaine de mètres de diamètre qu'il avait fait. A midi, il était en sueur, plein de poussière, fatigué, mais il semblait plutôt content de son installation. Il avait expliqué à Pierce et Sophia qu'il se servirait de cette installation pour travailler le cheval du pré et voir ce qu'il pourrait en faire. S'il pouvait le débourrer et le vendre à une exploitation du coin, ce ne serait pas plus mal. Sinon, il le ramènerait peut-être… Dans tout les cas, il se donnait du temps. Il ne partirait pas de la maison avant quelques semaines, ce qui lui laissait le temps de faire reprendre un peu de poids à l'animal et le dresser. Le vieil homme avait seulement demander s'il pouvait le regarder travailler. Les journées ici étaient monotones et il devait lui aussi attendre un peu de temps avant de déménager.

L'après midi, le jeune homme parti en ville et en revint avec de la corde marine fine, un lot de brosses diverses et du matériel de maréchalerie et des cartons. Les cartons étaient pour le déménagement, alors que la corde et le reste étaient destiné au cheval. Il racheta aussi une botte de foin et plusieurs de paille qu'il entreposa dans la grange, au dessus du sol. Il étala une botte de paille entière dans l'abri qu'il avait fait, et déposa cinq bons kilos de foin dans un coin. Le cheval, malgré sa détresse depuis le départ de son copain de pré, ne se fit pas prier et vint manger immédiatement. Jusque là, les chevaux étaient seuls dans les quatre hectares de pâture qui bordaient la maison. Ils avaient de l'eau grâce à un cours d'eau qui traversait le pré. Les clôtures étaient en bon état, en bois assombrit par les intempéries. L'hiver, l'herbe se faisait rare, mais personne ne leur donnait de complément. Il y avait des arbres pour leur tenir d'abri et leur poil se faisait très épais durant la saison froide. Il voyait un maréchal une fois tout les six mois pour un parage sommaire et c'était à peu près tout. D'après Pierce, ils étaient déjà là quand il s'était installé dans la maison, quelques deux années auparavant. De temps à autre il leur donnait du pain dur ou des carottes, mais guère plus. Ils faisaient parti du paysage mais pas de la famille. Le noir avait été débourré selon son ancien propriétaire, mais l'autre non. Il était tout petit à l'arrivée de Pierce et désormais, c'était un solide cheval qui ne semblait avoir peur de rien. Un peu brut mais toujours attentif à lui quand il allait les voir.

Le soir, alors que les deux hommes étaient assit au coin du feu, Izikel découpa des sections de sa corde et commença à y faire des nœuds. Pierce le regarda faire un moment avant de briser le silence. Il avait longuement observé cet homme calme et travailleur et il en arrivait à la même conclusion que celle du premier jour : il était en reconstruction et ne savait pas par où commencer. Il s'occupait pour s'empêcher de penser ou de réfléchir trop longtemps à ce qui le tourmentait et pour l'instant, cela fonctionnait bien. Jusqu'ici, son but avait été de le trouver lui, Pierce Finnegan. Mais maintenant, il avait besoin d'un nouveau but pour avancer. Pour l'instant, le cheval du pré lui en donnait un, mais qu'aurait-il ensuite ? Cette idée qu'il ne doive repartir d'où il venait avec les même blessures lui fendait le cœur. Ils ne se connaissait pas, mais ce jeune homme avait traversé le monde pour venir à lui, passant par des épreuves physiques plus dangereuses les unes que les autres, apparemment sans jamais ciller. Tout ce chemin était normalement destiné à Alejandro, qui le connaissait en grande partie. Il était sensé semer ses poursuivants s'il en avait et perdre ses ennemis s'il en venait sur ses traces. Mais jamais Pierce n'avait pensé qu'un néophyte comme Izikel doive le faire, simplement par bonté d'âme. S'il avait d'autres motivations, elles lui étaient obscures.

Pierce — Alors Izikel… Dis moi un peu d'où tu viens. Ça égayera ma soirée !

Ils échangèrent un sourire et un regard. Pierce était un vieil homme, mais il gardait une certaine fermeté dans sa posture qui le faisait sembler plus jeune que ce qu'il n'était vraiment. Mais une certaine lassitude s'emparait peu à peu de son esprit. Il n'avait plus l'âge de former des jeunes comme il l'avait fait avec Alejandro. Il se contentait désormais d'apprécier la solitude du quotidien et la compagnie éphémère des gens de passage. Il aimait connaître les histoires de chacun. Il avait l'impression de vivre une autre vie, à travers les récits des autres.

Walig — Et bien… Par où commencer...
Pierce — Commencer par le début me semble une bonne chose.

Un sourire léger passa sur les lèvres du vieil homme, son regard incitant Izikel à poursuivre. Et c'est ce que fit le jeune homme, sans pour autant quitter des yeux son cordage.

Walig — Je suis né en Irlande, près de Galway. Je ne sais pas où exactement… Encore bébé, après quelques jours de vie, on m'a déposé à la porte d'un couvent de sœur bénédictines. J'ai été élevé par elles. Malgré la religion qui imprégnait le lieu et les règles strictes qui régissaient le couvent, je n'ai jamais été très croyant. Après mon diplôme de fin de secondaire, j'ai rejoint la capitale, Dublin et suivi des études pour devenir moniteur d'équitation… J'avais un cheval, que j'ai eu tout jeune au couvent. J'ai tout apprit avec lui… Mais il est mort d'une maladie foudroyante…
Pierce — Et vous avez rejoint l'école nomade ?
Walig — Oui, mais avant sa mort. Après mon diplôme j'ai travaillé un peu en Irlande et ai été passer quelques mois aux Etats-Unis pour apprendre au contact d'hommes de chevaux… Je voulais comprendre le langage du cheval plus encore que de savoir les dresser...
Pierce — C'est un parcours atypique…
Walig — C'est vrai...

Le jeune homme sourit doucement mais ne poursuivit pas son histoire.

Pierce — Et cette personne qui cause tout vos tourments… Est-elle à cette école ?

Pour la première fois depuis son arrivée, le jeune homme semblait surprit. Mais il se reprit bien vite et eut un sourire amer.

Walig — Oui. Mais elle ne devrait plus m'en causer… Enfin j'espère.
Pierce — Que s'est-il passé ?

L'indiscrétion n'était pas quelque chose dont Pierce avait pour habitude de s’embarrasser. Il allait toujours droit au but, sans vraiment se formaliser. Izikel était certes assez avare de paroles, mais il se montrait aussi franc que celui qu'il avait en face de lui. Un trait de caractère qui plaisait beaucoup à Pierce.

Walig — Je l'ai aimé… J'ai essayé de la protégé, mais cela n'a pas suffit. Elle… Elle a fini par m'oublier. Au sens littérale du terme.
Pierce — Alors que vous vivez au même endroit ?
Walig — Non… Elle a eu un accident de voiture et est tombé dans le coma. A son réveil je n'existait plus. Je n'étais qu'un inconnu à ses yeux.
Pierce — Un inconnu… Après tant d'années passé ensemble à rire, pleurer, se disputer et se protéger...
Walig — C'est exactement cela…

Le jeune homme soupira et se laissa tomber dans son dossier. Il laissa son regard se perdre sur le feu. Ses pensées lui arrachèrent un nouveau soupir et le silence perdura un moment avant que Pierce ne le brise à nouveau.

Pierce — Que penses-tu que tu doive faire ?

Le jeune homme soupira. C'était là la clé de toutes ses questions. Que se devait-il de faire ? Fuir ? Se relever ? Se reconstruire ? Il arrivait au terme de son voyage et il devait désormais choisir. Répondre à la question qu'il s'était posé au début. Il y était ! C'était maintenant que son avenir au Haras se jouait. Et il en était parfaitement conscient. Un rire narquois lui échappa avant qu'il ne pince les lèvres. Comme si un souvenir désagréable mais drôle avec le recul traversait sa mémoire. Il se redressa et jeta un regard à l'homme aux yeux gris.

Walig — Et vous, que feriez-vous ?

Cette fois c'est le vieil homme qui eu un sourire narquois.

Pierce — Si c'est une personne à laquelle je tiens vraiment, j'imagine que j'en profiterais pour repartir sur de nouvelles bases avec elle… Que je reconstruirais notre amitié en faisant table rase du passé. Se donner une nouvelle chance de grandir ensemble.

L'irlandais eu un sourire féroce et soupira, se replongeant sur ses nœuds. Il serrait avec une vigueur nouvelle, témoin de la colère intérieure qu'il maîtrisait dans sa voix, moins dans ses gestes.

Walig — C'est ce que tout le monde semble attendre de moi.
Pierce — Et toi, qu'attends-tu de toi ?
Walig — De gagner du temps, pour acquérir cette capacité qu'ont les sages de taire leurs émotions et les oublier à jamais.

Il sourit, mais sans conviction. C'était un sourire triste, qui laissa voir, le temps d'un éclair, la souffrance qui l'habitait. Ce n'était pas vraiment la réponse qu'attendait Pierce, et, une fois encore, il fut étonné par le jeune homme. Jusque là, personne n'avait semblé voir à quel point il souffrait de la condition dans laquelle il se trouvait. La déception, la perte de confiance, la peur et le mensonge l'avaient rongé, jusqu'à lui faire perdre toute envie de se battre. C'est cela que l'on nommait dépression… Sans doute devait-il se dire chaque matin que ce n'était qu'une mauvaise journée de plus, et que demain apporterait de bonnes nouvelles. Qu'il irait probablement mieux en parcourant le monde. Que cette mélancolie permanente s'estomperait avec le temps. Que se forcer à sourire rassurerait les autres et qu'ainsi, ils ne verraient pas cette comédie qu'il joue, jour après jour. Que les cauchemars finiraient de hanter ses nuits s'il ne dormait plus que par nécessité, dû à une grande fatigue. Que se tuer à la tâche rendrait le temps moins long, et les journées moins pénibles. Peut-être même qu'à certains moments, il avait pensé que se donner la mort serait une délivrance. Qu'il avait réfléchi à quel moyen, comment s'y prendre pour ne pas souffrir, ne pas se louper. Mais jusque là, la force de passer à l'acte ne l'avait pas envahit… Alors il s'efforçait d'enfiler chaque matin son masque et endurer la nouvelle journée de travail, surchargeant son emploi du temps pour espérer passer une nuit calme et moins courte que la précédente…

Walig — Et voilà ! Je ferais les derniers réglages demain.

Il tira une dernière fois sur le cordage, coupa une lanière et le leva fièrement devant le feu. Pierce regarda attentivement et constata que le jeune homme avait fabriqué un licol pour le cheval du pré avec sa cordelette noire. Avec le reste de sa corde il compta cinq envergure de ses bras, et fixa un mousqueton d'un côté et deux petites flottes de cuir de l'autre. Il coupa au milieu et fit deux boucles, de façon à pouvoir les rattacher ensemble et faire une sorte de grande longe, ou une plus petite et une flotte de chambrière. Finalement il roula le tout et jeta un coup d’œil à l'horloge dans la cuisine.

Walig — Vous devriez aller vous coucher, il est plus d'une heure du matin.

Pierce lui servit un regard reconnaissant. Il se doutait que le jeune homme souffrait de quelque chose, mais jusque là, il n'avait pas ressenti que sa peine était si profonde et si ancré. Il se leva avec douceur, sourit, le remercia, et gagna sa chambre. Il ne savait pas vraiment s'il pouvait l'aider en quoi que se soit, mais il essaierait…



Halloween

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